Axe 6 : Services écosystémiques

Animateurs

Fabian Blanchard (IFREMER) et Luc Doyen (GREThA).


Participants

Abdoul Cissé (LEEISA), François Fromard (ECOLAB), Antoine Gardel (LEEISA), Emma Michaud (LEMAR), Anne-Laure Mouysset (GRETHA), Marianne Palisse (LEEISA), Jean-Christophe Perau (GRETHA), Yann Rousseau (LEEISA), Jules Sadefo (LEEISA), Nicolas Sanz (LEEISA), Morgana Tagliarolo (LEEISA), Gérard Thouzeau (LEMAR), Romain Walcker (ECOLAB)


Thématiques de recherche

Les habitats littoraux et côtiers sont principalement constitués en Guyane de mangroves et bancs de vase, et plus ponctuellement de plages sableuses et de rares zones rocheuses. Les services écosystémiques qui sont fournis par la mangrove incluent la production de ressources halieutiques via la fonction de nurserie, la protection de la côte et la limitation de l’érosion face à la houle via son association aux bancs de vase, la purification des eaux continentales arrivant en mer, le stockage de carbone sous-terrain et aérien, du bois de construction, une source d’inspiration en littérature, un objet de croyances (Lee et al., 2014, figure ci-après). Les plages sableuses fournissent quant à elles des sites de loisirs, des sites de ponte essentiels à la pérennité des populations de tortues marines favorisant ainsi l’éco-tourisme pour leur observation. Ces services contribuent au bien-être des populations qui vivent à proximité. Cependant, les surfaces de mangrove ont décliné d’environ 20% dans le monde entre 1980 et 2005, soit 1 à 2% de perte par an altérant ainsi les fonctions associées et services fournis.

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Rôle écologique et services écosystémiques de la mangrove (Lee et al., 2014)


Pour contribuer au développement des régions concernées, des politiques publiques de préservation de la qualité des habitats côtiers incluant la mangrove doivent être mises en place afin qu’ils continuent à fournir les services dont les communautés peuvent dépendre. La connaissance qualitative et quantitative des liens entre les habitats et les services qu’ils fournissent doit être apportée aux décideurs et gestionnaires afin de pouvoir faire les arbitrages (souvent en présence d’incertitudes) concernant les activités impactant ces écosystèmes et les pertes ou gains engendrées pour les activités et populations qui tirent profits (en termes économiques et de bien-être) des services qu’ils fournissent (Blanchard, 2000). Cette connaissance permet ainsi de mettre en place des mesures réglementaires, compensatoires ou incitatives.

En Guyane, 90% du littoral est couvert de mangrove. En dehors de tout impact humain, les mangroves sont très instables hormis dans les estuaires où elles sont pérennes. Ainsi certaines zones peuvent être soumises à des variations très fortes de leur surface (Walcker et al., 2015). En effet, les matières en suspension apportées par l’Amazonie sédimentent et forment régulièrement des bancs de vase de plusieurs centaines de mètres qui se déplacent le long du littoral vers le nord-ouest. Ce déplacement est lié à une érosion par la houle de la partie sud-est des bancs et un engraissement dans sa partie nord-ouest par les matières remises en suspension par cette houle. Ces bancs sont colonisés par des plantules formant des zones de mangrove qui croissent, puis disparaissent à mesure de l’érosion du banc qui conduit à une chute des arbres. En conséquence, les plages n’existent qu’entre deux bancs de vase et leur localisation change à mesure de la migration de ces derniers. Ainsi, ces plages ne sont pas toujours accessibles depuis le continent et les services liés au tourisme qui en sont issus n’existent donc pas toujours.

La croissance démographique telle que modélisée par l’INSEE dans son scénario intermédiaire amènerait à doubler la population guyanaise d’ici 20 ans. Cette croissance s’accompagne potentiellement d’impacts sur le littoral et en particulier la mangrove: croissance urbaine, agricole (incluant aquacole), industrielle et effluents associés, constructions de nouveaux ports et agrandissement de zones existantes. Dans ces conditions, la connaissance des services écosystémiques revêt des enjeux concernant le développement économique et social durable de la Guyane.

Le cadre d’analyse des services écosystémiques permet de faire apparaître les liens entre le fonctionnement des écosystèmes et les bénéfices pour la société, et facilite l’analyse des interactions entre les enjeux de conservation de la biodiversité, mais aussi les enjeux de développement socio-économique. Cet axe contribuera ainsi à l’évaluation des services rendus par l’écosystème côtier constitué de mangroves, bancs de vase et plages de sable en Guyane grâce à la mise en place de méthodes et d’outils adaptés aux besoins de gestion afin d’avoir un impact réel sur la prise de décision (souvent en présence d’incertitudes). Les principaux services étudiés seront la pêche, l’écotourisme, la protection de la côte et le stockage du carbone. Le contexte particulier de la Guyane apporte une originalité à ces travaux.

Pour la pêche, si des travaux posent l’hypothèse d’un effet nurserie des mangroves, étayée par l’existence d’une relation entre production halieutique et surface de mangrove, ils restent peu convaincants car la production dépend aussi de l’effort (FAO, 2013). La production rapportée à l’effort (rendement) serait un meilleur indicateur d’abondance des populations de poissons ou de crevettes. Or il existe peu de cas de données de pêche dans les régions où la mangrove se développe, incluant production par espèce et effort de pêche sur une échelle de temps suffisante pour observer une variation significative et suffisante de la surface de mangrove au regard du taux de variation observée en moyenne (1 à 2% par an). En Guyane, des données de production et d’effort existent depuis les années 1990 pour les crevettes et 2000 pour les poissons côtiers. De plus, les variations de surface de la mangrove sont naturellement très élevées. La Guyane est donc un cas d’étude pertinent et original pour appuyer l’hypothèse d’effet de nurserie et être en mesure d’associer la valeur économique de la pêche à la mangrove.

En outre, il existe des zones, par exemple dans l’ouest de la Guyane, commune d’Awala-Yalimapo, où une alternance dans le temps est observée entre plage sableuse et zone de mangrove. Ainsi, en période de mangrove, les bénéfices tirés de la pêche seraient favorisés, tandis que ceux issus de l’éco-tourisme (observation des pontes de tortues) seraient défavorisés. La valeur de l’éco-tourisme ne peut donc pas être additionnée à celle de la pêche. La valeur de l’écosystème côtier ne se calculerait pas ici par simple addition de l’ensemble des services fournis par les différents faciès (sable, mangrove/vase) comme il est pratiqué par ailleurs dans la littérature (Costanza et al., 1997; Sherman et Duda, 1999; Chapin et al., 2000).

Enfin, l’impact humain croissant sur les services écosystémiques des écosystèmes côtiers associé à la démographie sera t’il significatif compte-tenu de la variabilité naturelle extrême de la mangrove? Pour contribuer à répondre à cette question, se situer à un horizon temporel de 20 ou 30 ans nécessitera de tenir compte notamment de l’impact potentiel de la variation aléatoire du changement climatique sur la mangrove. Le développement d’un modèle de dynamique de la surface/biomasse de mangrove avec les services associés (pêche, stockage carbone…) permettrait d’analyser dans un premier temps des scénarios écologiques économiques (élimination de mangrove pour construction d’un port et conséquences pour les autres services) utiles dans l’optique d’arbitrages, de mises en place de politiques publiques ou de mesures réglementaires ou compensatoires. A terme les impacts liés à l’évolution saisonnière ou stochastique du changement climatique, pourraient être introduits dans les modèles. L’évaluation s’appuiera sur des approches multicritère prenant notamment en compte la diversité des services écosystémiques et des porteurs d’enjeu incluant consommateurs, touristes, pêcheurs, agences de conservation, décideurs publiques. Ainsi certains services seront monétarisés (pêche, tourisme) tandis que d’autres comme la séquestration du carbone ou la biodiversité seront évalués dans d’autres métriques. Plus globalement, il s’agira de développer une approche d’écologie économique et de durabilité forte dans le sens où les performances écologiques et économiques ne seront pas supposées substituables à travers une fonction d’utilité par exemple (Neumayer, 2013 ; Doyen et al., 2016). Prolongeant l’idée de durabilité forte, l’évaluation intertemporelle prêtera aussi attention à l’équité intergénérationnelle réconciliant préférences pour le présent et le futur (Fleurbaey, 2015). La prise en compte des incertitudes dans l’évaluation multicritère mettra l’accent sur la gestion des risques et des vulnérabilités écologico-économiques notamment à travers les approches d’écoviabilité (Doyen et al., Fish and Fisheries, sous presse).